En écho au bicentenaire de la photographie, Pinault Collection offre un généreux panorama de l’histoire du médium avec, en son cœur, une installation saisissante de Barbara Kruger conçue spécialement pour la Rotonde et les vitrines de la Bourse de Commerce.
Peut-être l’avez-vous aperçu, placardé dans les rues de Paris. Un œil orwellien larmoyant, légendé de ces mots comme un ordre : « Remember Me ». Ainsi se présente l’affiche du nouvel accrochage de la Collection Pinault à la Bourse de Commerce, à Paris. Une présentation ample, riche de plus de sept cents œuvres, entièrement consacrée à la photographie. De Gustave Le Gray à Cindy Sherman, en passant par Man Ray, Hiroshi Sugimoto, Richard Avedon, Dorothea Lange et Annie Leibovitz, le parcours réunit au total plus de soixante-dix artistes, donnant à voir et à comprendre les principaux développements que ce médium a connus depuis son invention en 1826. Outre les grands thèmes qui organisent la visite (les paysages marins, les nus, les portraits, l’abstraction), deux focus consacrés à Irving Penn et Raymond Depardon apportent deux solides points d’appui et deux échappées bien distinctes. Vers le portrait et le travail en studio pour le premier, vers le reportage et le paysage pour le second. Mais c’est surtout dans la Rotonde que la tension dramatique se noue, avec la commande faite à Barbara Kruger (née en 1945), dont l’œuvre Untitled (Remember me) (1988/2020) a inspiré le titre de toute l’exposition curatée par Matthieu Humery.
De Mademoiselle au Lion d’or
Formée à l’école de design Parsons de New York, Barbara Kruger débute sa carrière dans la presse au milieu des années 1960, en tant que graphiste et éditrice d’images pour le groupe Condé Nast, qui publie notamment les revues Mademoiselle et Vogue. En parallèle, elle pratique la peinture et la photographie. Entre les deux, se négocie peu à peu son langage plastique, nourri par le maniement des codes des médias de masse, d’une part, et d’autre part par les affiches constructivistes russes des années 1920, notamment celles de Rodtchenko. Au début des années 1980, le style qui fait aujourd’hui sa renommée est pleinement en place : collages d’images trouvées et d’extraits de textes, limitation au noir, au blanc et au rouge, typographies sans empattement et le plus souvent en italique. Depuis lors, l’artiste n’a cessé de détourner l’art de la propagande pour dénoncer le capitalisme, les violences systémiques et les effets de la société de consommation (son œuvre I Shop Therefore I Am, intégrée au parcours thématique de l’étage, dit tout de ce rapport critique). Avec elle, la publicité entrait pleinement dans le champ de l’art contemporain, non plus seulement comme motif, mais comme méthode.
Si le registre de l’invective lui permet de parler du politique et aux politiques en usant de leur propre langage, il lui permet surtout de nous solliciter, de nous mobiliser. Ses phrases brèves et catégoriques interpellent en effet par l’emploi du « vous/tu » appuyé, retournant la force incitative du slogan en vecteur de sensibilisation, pour aborder les stéréotypes sexuels et raciaux, notre rapport à l’argent, aux autres, au futur, toujours sous l’angle du pouvoir et de la domination. Des thématiques d’actualité, mais qui dépassent l’anecdotique pour se hisser vers des considérations plus philosophiques sur le sens de la vie, sur nos désirs profonds ou notre identité. Sans doute est-ce parce qu’elle s’adresse à cette part universelle de notre humanité que son œuvre touche au-delà des frontières et qu’elle a su s’imposer comme un corpus de référence, célébré en 2005 par la remise d’un Lion d’or, à Venise, pour l’ensemble de sa carrière.
Qui fera l’histoire des larmes ?
Mais revenons à la Bourse de Commerce et à l’installation qu’elle y a produite, certainement l’une des meilleures conçues pour la Rotonde. Un mot s’impose dès que l’on en franchit le seuil : vertigineux. Au sol et sur les murs, des extraits de 1984 de George Orwell et du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, inscrits en lettres immenses, déformés par la courbe des parois. Minuscule au milieu de ce chaos de mots, l’on se sent submergé d’ordres et de signaux. Le regard cherche un point d’appui sans parvenir à en trouver, tournant sur lui-même et butant contre les sentences qui s’entrechoquent. « C’est à propos d’amour » ; « You are seeing and being seen » ; « C’est à propos de désir fou et de cruauté » ; « Life is not a spectacle ». Insérés dans les blocs de texte, deux écrans diffusent en boucle des visages d’hommes et de femmes qui nous parlent de violence, de leurs peurs, de leurs espoirs. Des paroles dont l’écho envahit tout l’espace.
Le titre de cet ensemble, The History of Tears, fait quant à lui écho à une question que l’artiste a souvent répétée dans ses œuvres et qu’elle emprunte à Roland Barthes, dans ses Fragments d’un discours amoureux (1977) : « Qui fera l’histoire des larmes ? Dans quelles sociétés, dans quels temps a-t-on pleuré ? Depuis quand les hommes (et non les femmes) ne pleurent-ils plus ? » On comprend mieux son déploiement dans les vingt-quatre vitrines du Passage, que Kruger transforme en enseignes illuminées d’impératifs contradictoires – « Blesse-le », « Câline-le », « Frappe-le », « Embrasse-le ». Des ordres ayant trait à l’emprise et qui nous conduisent dans l’alcôve où se découvre l’œuvre de l’affiche, Untitled (Remember me) (1988/2020) : sur un panneau LED publicitaire le gros plan d’un œil en noir et blanc, au bord duquel perle une larme, et ce texte qui défile sur fond rouge, « Remember Me / Delete Me / Dishevel Me / Dedevil Me / Unravel Us / Ensnare Us / Embrace Us / Replace Us / Release Us ». La bande sonore est mécanique et scande le rythme des changements de verbe. Qui écrira l’histoire des larmes ? Nous, vous, toi, moi, toutes nos amours, tous nos oublis.
Demeure, en quittant les lieux, l’impression tenace et étrange d’avoir été pris à partie. En confrontant l’histoire de la photographie à l’un de ses usages les plus contemporains, l’expérience nous rappelle que le médium n’a jamais été neutre. Les clichés d’Erwin Blumenfeld, Nan Goldin, Germaine Krull, Peter Hujar ou Paul Strand, exposés quelques salles plus loin, ne disent pas autre chose : regarder, c’est toujours déjà être pris dans un rapport de forces, de désir et de mémoire. Si l’injonction « Souviens-toi de moi » résonne comme une mise en demeure, elle sonne surtout comme une prière, adressée à nous qui passons. •
Exposition « Remember Me »
Jusqu’au 18 janvier 2027 à la Bourse de Commerce — Pinault Collection
2, rue de Viarmes — 75001 Paris
pinaultcollection.com

Barbara Kruger, Untitled (Remember me), 1988/2020, vidéo monocanal sur panneau LED, son, 23 sec. 350,1 × 250,1 cm. Courtesy de l’artiste et de Sprüth Magers. Pinault Collection.

Vue de l’exposition « The History of Tears » de Barbara Kruger, Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. Courtesy de l’artiste, de Sprüth Magers et de David Zwirner. Photo : Nicolas Brasseur.

Vue de l’exposition « The History of Tears » de Barbara Kruger, Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. Courtesy de l’artiste, de Sprüth Magers et de David Zwirner. Photo : Nicolas Brasseur.

Vue de l’exposition « The History of Tears » de Barbara Kruger, Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. Courtesy de l’artiste, de Sprüth Magers et de David Zwirner. Photo : Florent Michel.

Vue de l’exposition « The History of Tears » de Barbara Kruger, Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. Courtesy de l’artiste, de Sprüth Magers et de David Zwirner. Photo : Nicolas Brasseur.

Vue de l’exposition « The History of Tears » de Barbara Kruger, Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. Courtesy de l’artiste, de Sprüth Magers et de David Zwirner. Photo : Nicolas Brasseur.

Vue de l’exposition « The History of Tears » de Barbara Kruger, Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. Courtesy de l’artiste, de Sprüth Magers et de David Zwirner. Photo : Nicolas Brasseur.

Vue de l’exposition « The History of Tears » de Barbara Kruger, Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. Courtesy de l’artiste, de Sprüth Magers et de David Zwirner. Photo : Nicolas Brasseur.

Barbara Kruger, Untitled (I Shop Therefore I Am), 1987, sérigraphie sur vinyle encadré par l’artiste, 280 × 283 cm. Vue de l’exposition « Remember Me », Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris, 2026. © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, agence Pierre-Antoine Gatier. Photo : Nicolas Brasseur.


