Cinq artistes repérés par The Steidz pour leurs pratiques sculpturales prennent la pose avec des pièces conçues par les étudiants de l’Institut Français de la Mode. Un édito à la croisée de l’art et de la mode, à retrouver en intégralité dans notre nouveau numéro annuel.
Créer pour échapper à la conformité : tel pourrait être le point de rencontre entre ces artistes et ces étudiants. Déjouant les discours dominants qui infusent la société contemporaine, chacun d’eux, à sa manière, use de son imagination pour donner lieu à des objets — à regarder ou à porter — qui s’offrent à des langages hybrides et des inspirations plurielles. Du côté des artistes, l’attachement à la matérialité, aux symboles, mais aussi au récit, prouve que la création émergente s’inscrit dans un renouvellement perpétuel, où les formes et les palettes se recyclent pour faire éclore des discours personnels, inédits. Même constat à l’Institut Français de la Mode, où les huit noms sélectionnés ici confirment un regard novateur qui prend vie à travers une maîtrise technique et esthétique dûment enseignée. Issus des Bachelor et Master of Arts in Fashion Design — formations dirigées par Thierry Rondenet et Hervé Yvrenogeau, où les promotions s’orientent vers une spécialisation en maille, modélisme, image ou accessoires —, les étudiants se réapproprient les vestiaires traditionnels, explorent l’artisanat textile et ses limites, favorisent le mélange des genres, refusant ainsi la subordination déduite de la binarité, et invitent le corps à se glisser dans des vêtements luttant contre l’objectification. Sous l’objectif d’Alex Lai Ling, étudiant photographe au sein de l’institution qui termine son Master of Arts in Fashion Image, les artistes font corps avec ces pièces révélées à l’été 2026, au cœur même des ateliers de l’école située sur les bords de Seine. Cette rencontre en images, entre artistes contemporains et artisans de la mode, souligne une même conviction : les nouvelles générations de créateurs dévient les injonctions pour signer des œuvres et des collections visuellement puissantes, totalement libérées.
Wei Libo (né en 1994)
Originaire de Chine, Wei Libo étudie aux Beaux-Arts de Nantes où il expérimente la peinture, la vidéo et la performance puis le bois aux Beaux-Arts de Paris. À la croisée de la sculpture, de l’ébénisterie et de la céramique, son œuvre se nourrit du dialogue entre l’artisanat chinois et l’esthétique de l’art contemporain occidental. Son premier projet est une commode inspirée de celle construite par son grand-père. L’artiste porte en lui le souvenir du meuble de son enfance. Durant une année, il réalise la marqueterie, sculpte les éléments décoratifs, assemble les poignées et les portes. Pour sa série « Family birds » (2023), le vase devient sculpture. Réalisées au colombin — technique ancestrale dans l’art de la céramique —, des formes ovales ont été incisées pour accueillir des incrustations de bois, tandis qu’un émail vert, parcouru de craquelures évoquant les fibres végétales, renforce le caractère organique de l’ensemble. Une branche naturelle, poncée puis peinte, évoque la continuité du vivant. Présentée lors de son solo show « Homemade » (2025) à la galerie Sans titre à Paris, une construction en bois, édifiée selon une technique traditionnelle de rainures et de languettes, reprend la forme de l’œil d’un personnage de manga. Wei Libo y dispose en son centre un melon en bois peint. L’apparition d’un fruit dans un décor stylisé est une des caractéristiques de son travail. L’artiste souhaite questionner l’importation étrangère des fruits sur le sol chinois et la progressive disparition des champs de culture locaux. En privilégiant le travail manuel, Wei Libo place sa production au carrefour du design et de l’artisanat, de l’œuvre plastique et de l’objet domestique.

Wei porte un manteau, des gants et un pantalon de Louis Broissin, ainsi qu’une chemise et des chaussures personnelles. Photo : Alex Lai Ling. Stylisme : Anna J. Duval. Direction artistique : Maxime Gasnier & Sébastien Maschino. © The Steidz / IFM.

Wei Libo, A nap under the sun (détail), 2025, bois, melon en bois, peinture acrylique, 165 × 157 × 22 cm. Courtesy de l’artiste & Sans titre, Paris. Photo: Aurélien Mole.

Wei porte un manteau, des gants et un pantalon de Louis Broissin, ainsi qu’une chemise personnelle. Photo : Alex Lai Ling. Stylisme : Anna J. Duval. Direction artistique : Maxime Gasnier & Sébastien Maschino. © The Steidz / IFM.
Anna de Castro Barbosa (née en 1995)
Anna de Castro Barbosa a un rapport tactile, sensoriel avec ses objets sculptés. Les matériaux, l’aspect lisse et froid du métal ou du verre qu’elle emploie, ont, pour elle, autant d’importance que la forme. L’artiste est diplômée d’un master de muséologie à la Sorbonne et des Beaux-Arts de Paris où elle a pratiqué la peinture et le dessin. Ses gestes sont spontanés, ses obsessions constantes et transposées dans différents médiums. La sculptrice recherche une tension relationnelle pour parvenir à trouver l’endroit où se situe la rencontre avec l’autre. Le spectateur a la posture du voyeur, il s’approche, abaisse le visage pour pénétrer l’espace sculptural, voir au travers d’un paravent en plexiglas. Anna de Castro Barbosa imagine ses sculptures comme des « lettres d’amour maladroites ». Elle recherche le trouble dans l’altérité, la gêne lorsque l’intimité a été atteinte et que la séduction fait place à la répulsion. Elle cherche à développer une pensée de l’érotique, navigue autour du concept d’hapticalité, cette capacité à ressentir à distance le toucher d’une surface. Depuis peu, Anna de Castro Barbosa expérimente le textile et le silicone, cherche à explorer les propriétés tactiles pouvant évoquer la sensation d’une peau. Son goût pour la recherche théorique et iconographique l’a menée à collectionner des ouvrages sur les Vénus anatomiques, ces modèles en cire qui dissèquent le corps humain, mais aussi des livres de botanique et de médecine. Elle compte également parmi ses sources d’inspiration Rebecca Horn dont elle admire le pouvoir érotique des formes abstraites.

Anna porte une veste d’Alisa Danish. Photo : Alex Lai Ling. Stylisme : Anna J. Duval. Direction artistique : Maxime Gasnier & Sébastien Maschino. © The Steidz / IFM.

Anna de Castro Barbosa, La loge, 2026, acier inoxydable, attelle dentaire, baleines de corset, 15 × 16 cm. Courtesy de l’artiste.

Anna porte une veste d’Alisa Danish, un pantalon de Yongqi Liao et des chaussures personnelles. Photo : Alex Lai Ling. Stylisme : Anna J. Duval. Direction artistique : Maxime Gasnier & Sébastien Maschino. © The Steidz / IFM.
Omar Castillo Alfaro (né en 1991)
Omar Castillo Alfaro est un artiste mexicain qui souhaite établir, au moyen d’une réflexion décoloniale, un pont entre l’Europe où il réside et l’Amérique latine dont il est originaire. Lorsque, adolescent, il visite le musée national d’anthropologie de Mexico, il est admiratif des fresques précolombiennes. Il s’oriente vers la pensée conceptuelle du sculpteur Damián Ortega et l’approche artisanale de la pierre et du bois de Brancusi. Après une formation scientifique, il étudie l’art dans un contexte universitaire marxiste, se spécialise dans la métallurgie et la xylographie puis s’installe en France pour étudier à l’École des Beaux-Arts de Lyon. Le travail de l’argile et du textile permet à Omar Castillo Alfaro de renouer avec le territoire autochtone où il a grandi, Nahuatl-Otomí. Pour Naab (2026), il mène une recherche iconographique sur la représentation du lotus par une école d’artistes au 7e siècle. Il s’intéresse aux fresques et aux céramiques qui représentent cette fleur née dans les cétones et qui prend part aux rituels de la cosmologie maya. Sa mère lui transmet la technique de confection des fleurs en paraffine. Il imagine des installations en formes courbes inspirées des espèces végétales observées dans la nature. Plongée dans une lumière rouge qui évoque le sang des dragons de la période médiévale, l’installation transforme l’espace en une expérience sensorielle. Pour une pièce en obsidienne noire, une sculpture est suspendue à une tige de fer, symbolise métaphoriquement la chute, le basculement écologique à venir. L’œuvre d’Omar Castillo Alfaro propose un récit archéologique à partir des pierres et des minéraux de ses terres d’origine imprégnées de mythes ancestraux. Passé par la Casa Velázquez de Madrid en 2025 et Gasworks à Londres en 2026, l’artiste œuvre à penser sa première exposition personnelle montrée au CAC Brétigny au printemps 2027.

Omar porte un gilet d’Agathe Deneuville, un short de Samuel Ferrand et des bijoux personnels. Photo : Alex Lai Ling. Stylisme : Anna J. Duval. Direction artistique : Maxime Gasnier & Sébastien Maschino. © The Steidz / IFM.

Omar Castillo Alfaro, Naab (détail), 2022, barres d’armature, paraffine, acier inoxydable, pigment rouge, cinabre, filtres rouges, dimensions variables. Courtesy de l’artiste. Photo: Quentin Chevrie.

Omar porte un gilet d’Agathe Deneuville, un short de Samuel Ferrand et des bijoux personnels. Photo : Alex Lai Ling. Stylisme : Anna J. Duval. Direction artistique : Maxime Gasnier & Sébastien Maschino. © The Steidz / IFM.
Mathilde Albouy (née en 1997)
Passée par les Arts décoratifs de Strasbourg puis les Beaux-Arts de Paris où elle s’est d’abord intéressée à l’artisanat et à l’installation, Mathilde Albouy est sculptrice. Elle approche les objets depuis leur forme physique, imagine que ses œuvres proviennent d’un même lieu fictif qui ressemblerait à un marécage, une large étendue noire. Son approche est animiste, dote les pièces d’une conscience, les personnifie. En 2024, elle donne forme à un ensemble d’œuvres autour des épingles à cheveux et des peignes, des objets d’apparat, de soin mais aussi de contrôle. Elle recherche le lien avec le corps. Animée par la volonté de mettre en espace ses pièces, elle reproduit les éléments à échelle humaine, les affirme au rang de statues. Elle recherche la courbe, ce qui provoque une impression de mouvement, grâce, notamment, à des motifs art nouveau. Mathilde Albouy travaille de manière intuitive le bois et la cire. Ses créations reflètent des interrogations formelles sur le vide et le plein. Elle souhaite produire des œuvres séduisantes, traversée par une interrogation : l’objet est-il prédateur ou séducteur ? La plasticienne le revendique, ses sculptures revêtent un caractère monstrueux, ce sont des « créatures ». Elle cherche, à travers elles, à provoquer un sentiment d’attirance et de répulsion. Elle s’inspire des travaux d’Eva Hesse et Audre Lorde, autrice de Uses of the Erotic (1978), puis reprend à son compte l’érotisme comme manière d’être au monde. En 2025, elle réalise une série autour du cheval à bascule, au carrefour de diverses influences : Edgar Allan Poe, le monde de l’enfance et l’atmosphère du film Shining (1980). À travers des formes ambiguës, oscillant entre objets utilitaires, figures anthropomorphes et présences fantastiques, Mathilde Albouy analyse la complexité des mécanismes d’attraction, de domination et de projection.

Mathilde porte une robe de Braedon Burrell, une boucle d’oreille de Smila Carlsson et des chaussures personnelles. Photo : Alex Lai Ling. Stylisme : Anna J. Duval. Direction artistique : Maxime Gasnier & Sébastien Maschino. © The Steidz / IFM.

Mathilde Albouy, Forever and ever, 2025, peuplier, encre de Chine, jade, 180 × 148 × 42 cm. Courtesy de l’artiste & Galerie Derouillon, Paris (France).

Mathilde porte une robe de Braedon Burrell, une boucle d’oreille de Smila Carlsson et des chaussures personnelles. Photo : Alex Lai Ling. Stylisme : Anna J. Duval. Direction artistique : Maxime Gasnier & Sébastien Maschino. © The Steidz / IFM.
Henry Glover (né en 1997)
Peintre et céramiste britannique, Henry Glover a étudié au Wimbledon College of Arts et City & Guilds of London Art School. Il réalise des toiles narratives, figure des visages et des corps ancrés dans des mises en scène inspirées de mythes folkloriques ou ancestraux. L’artiste se définit tout à la fois peintre et sculpteur car il oscille de manière cyclique entre la peinture à l’huile et l’argile, privilégiant la première pour sa puissance narrative, la seconde pour un rapport plus direct, charnel à la matérialité. Les sculptures prolongent des expériences vécues dans le réel, reflètent les relations personnelles du plasticien. Ses thèmes de prédilection sont l’intimité, les scènes d’étreinte, de baisers et d’enlacements. « Mes œuvres semblent répondre à mes propres besoins, agissent comme une forme de thérapie pour saisir et cultiver des moments qui me sont chers », confie-t-il. Il aime le toucher de l’argile humide, le processus de cuisson qui rend le résultat final et la teinte des émaux incertains. Il utilise du grès et de l’oxyde de fer pour créer des nuances imprévisibles de glaçures, comme en témoignent notamment ses appliques destinées aux bougies en cire d’abeille (Flaming Sconces, 2026). Disposées dans l’espace, les objets revêtent une dimension à la fois sculpturale et rituelle. Dans la même temporalité, il exécute un récipient en grès émaillé (Effervescent Wish, 2026) dont l’aspect patiné a été pensé pour évoquer une pierre marquée par des années d’écoulement d’eau. Eau par laquelle, selon les mythes étrusques, la traversée vers le monde des morts s’effectue grâce à la divinité psychopompe Vanth. Nourri de ces références médiévales, gothiques, au mouvement Jugendstil, à la mythologie et au folklore, Henry Glover insuffle à ses œuvres une magie fantastique pour renforcer l’aura mystérieuse du monde auquel elles appartiennent.

Henry porte un pantalon de Théo Herblot Serron et des bijoux personnels. Photo : Alex Lai Ling. Stylisme : Anna J. Duval. Direction artistique : Maxime Gasnier & Sébastien Maschino. © The Steidz / IFM.

Henry Glover, Flaming Sconce, 2026, oxyde de fer et craquelures transparentes sur bougie en grès et en cire d’abeille, 22 × 8 × 8 cm. Courtesy de l’artiste et de la galerie. Photo : Peter Otto.

Henry porte un pantalon de Théo Herblot Serron et des bijoux personnels. Photo : Alex Lai Ling. Stylisme : Anna J. Duval. Direction artistique : Maxime Gasnier & Sébastien Maschino. © The Steidz / IFM.


