Par Laëtitia Toulout

FOCUS // Récemment exposée à la galerie Les Filles du Calvaire, Katrien de Blauwer nous livre une douce nostalgie issue des pages de vieux magazines. 

Photographies en noir et blanc, images jaunies, couleurs sépia, pages fragiles de magazines de mode de 1920 à 1960 ; Katrien de Blauwer passe beaucoup de temps dans les greniers et les brocantes, sélectionnant des images et nous plongeant, à notre tour, dans un univers pictural résolument rétro. Les photographies de Single Cuts (2015-2016) ne naissent non pas de l’appareil de l’artiste, mais  de ses repérages, collections, et découpages dans des matières à l’existence antérieure. Cette photographe sans appareil ne fige pas des instants d’une réalité présente : elle réutilise des captations qu’elle recadre. Elle se soustrait ainsi au temps qui s’écoule, ayant l’air de réfuter les idées de la temporalité. L’artiste belge plonge dans le préexistant, découpe et assemble, pour mieux reformuler. Ses images se déclarent comme des poèmes. Ses œuvres sont délicates : elle ne paraît en effet ne faire que le choix des morceaux les plus subtiles. Une bouche triste, deux chevelures, une poignée de mains, un chemin ; une mer calme, un bout de sein, quelques marches ; un homme dos à la fenêtre au loin à gauche, la proximité d’une longiligne paire de jambes à droite. En sélectionnant des focus précis et en éloignant un hors-champs oublié, c’est comme si elle perçait le plus intime de ces instantanés d’époques passées.

Cadre, focus, hors champs, montage ; nous entrons là dans le lexique du cinéma. Et en effet les œuvres de Katrien de Blauwer nous renvoient d’elles-mêmes très vite à des films, à des esthétiques : la justesse du réalisme italien, la liberté et la jeunesse de la nouvelle vague, la beauté des instants où la vie parait se faire, les relations se tisser ; par les dialogues, les mots, les expressions du visage, les personnages au charme ancré. Katrien de Blauwer elle aussi, telle une réalisatrice, met en scène puis capte et capture des moments et, par-delà, des sentiments.

Le spectateur répond à ces constructions photographiques et photogéniques par ses propres icônes à la fois intimes et partagées. Les œuvres fonctionnent comme un déclencheur d’instants préalablement fixés au sein d’un cadre, faisant naître d’autres images. Cet événement  qui se produit est tout l’art de Katrien de Blauwer, qui réussit un doux équilibre entre la précision de photographies véhicules d’émotions, qui basculent avec la fragilité de leur figuration. Montrer l’imprécis, le subtil, est nécessaire pour cette extraction du visible se tournant au-dedans de l’intime. Ses saynettes aux contours inexacts laissent ainsi le champ libre à l’imagination. A nous de créer les scènes, de deviner des histoires. Katrien De Blauwer s’occupe de l’esthétique et des émotions qu’elle fait naître, nous confiant de manière ouverte de possibles narrations. //


Katrien de Blauwer //
www.katriendeblauwer.com


Katrien de Blauwer, Odeur 4, 2013 / Courtesy of the artist
© Katrien de Blauwer, Scenes 75, 2015 / Courtesy of the artist
Katrien de Blauwer, Single cuts 30, 2015 / Courtesy of the artist