Par Guillaume Lasserre

STORY // Réalisé en 2016, le premier film de la photographe française Laura Henno, Koropa, conjugue les notions d’héroïsme et d’enfance. Durant trois semaines, The Steidz explore les rouages narratifs et l’épopée esthétique de cette œuvre filmique, à la croisée du documentaire et de l’imaginaire, en publiant un épisode chaque samedi

C’est d’abord le bruit assourdissant d’un moteur qui se fait entendre. Avant même la première image, c’est par le son que le spectateur est immergé dans l’atmosphère inquiétante de Koropa, le premier film de Laura Henno, réalisé en 2016. Ce n’est qu’ensuite que l’ambiance se fait visuelle, lorsqu’apparaît dans le clair-obscur de la nuit, Patron, enfant de douze ans dont l’intranquillité qui marque son visage témoigne d’un passage bien trop précoce à l’âge adulte. Dans ce long plan séquence qui ouvre l’œuvre filmique, la caméra descend lentement, cadre le torse, laissant deviner la main gauche enfouie dans la poche d’un jean, puis se désaxe légèrement pour chercher la main droite que l’on découvre agrippée à la barre de direction du bateau à moteur qu’il semble apprendre à piloter.

Le court-métrage dépeint une nuit dans la formation d’un futur passeur d’insulaires au cœur de l’archipel des Comores, où Mayotte, territoire français depuis 18411, est devenu en 2011 le dernier département d’outre-mer en date. Ce changement d’état acte sa rupture définitive avec la culture archipélagique de libre circulation des Comoriens, interdite depuis l’instauration du visa Balladur en 1995. Parée de son statut officiel de bout de pays riche dans une région extrêmement pauvre, l’île transforme des déplacements séculaires en migration clandestine, faisant basculer quarante-cinq pour cent de sa population dans l’illégalité. Les trajets, autrefois assurés par de simples pécheurs, sont désormais l’apanage des filières qui en font commerce. L’application des lois de la République a entraîné l’invention de « l’enfant passeur ». Face aux risques nouveaux que constituent les contrôles de la police aux frontières, ces enfants-pilotes permettent aux adultes de continuer leurs « affaires » en toute quiétude.

La grande beauté de la scène et du film n’en est que plus troublante encore. Laura Henno reprend à son compte le clair-obscur caravagesque, plaçant l’unique source de lumière artificielle hors-champ, face au garçon afin d’en révéler le visage, le faisant émerger de la nuit. Si le sulfureux peintre italien fut célébré de son vivant, c’est parce qu’il fut le premier à oser utiliser la couleur noire dans la création artistique, à peindre la nuit. Laura Henno, dont la filiation picturale transparaît dans l’ensemble de son œuvre,  compose ici une subtile palette de lumières, se servant de l’intensité instable de la lueur d’une lampe de poche, dérisoire rempart face à la nuit noire et aux mouvements du bateau. L’effet vient renforcer l’étrangeté de la scène. L’artiste se met au diapason de cette traversée incertaine, exploitant cette volubilité lumineuse pour renforcer la dramaturgie du film, rejetant soudain le corps de l’enfant dans l’opacité nocturne, ou au contraire, l’éclairant violemment.

« Koropa » appartient au royaume de la nuit. À ce territoire sombre dans lequel les candidats à l‘exil se confondent avec des ombres invisibles pour espérer se faufiler vers un avenir possible, répond le monde chtonien des passeurs. Ici, les ténèbres forment le passage obligé vers l’autre monde. L’océan indien, au sud du canal du Mozambique, semble se confondre avec le Styx, mythique fleuve des Enfers grecs, qu’il faudra traverser dans l’obscurité avant d’atteindre le purgatoire. Au large d’Anjouan, Patron fait l’apprentissage de la conduite en mer, indispensable pour devenir « commandant », c’est-à-dire passeur. Lorsque la caméra se désaxe à nouveau, elle quitte l’enfant pour révéler la présence de l’adulte, d’abord par le cadrage resserré au niveau de son torse revêtu d’un t-shirt jaune où est reproduit maladroitement le fameux logo d’une marque de luxe... //

1 La totalité de l’archipel des Comores est placée sous protectorat français en 1887. Lors du referendum du 22 décembre 1974, la population se prononce massivement en faveur de l’indépendance à l’exception de Mayotte (63% contre). Le parlement français, en dépit du droit international, exige alors que la future constitution soit approuvée île par île. Mayotte la rejette et reste dans le giron de la France. Les Nations Unies dénoncent cette violation territoriale. La résolution 3395 du 12 novembre 1975 rappelle « la nécessité de respecter l’unité et l’intégrité territoriale de l’archipel des Comores, composées des îles d’Anjouan, de la Grande-Comore, de Mayotte et de Mohéli ».

Koropa (2016) by Laura Henno
at Eldorama, Tripostal de Lille, jusqu’au 1er septembre 2019
at Persona grata ?, MAC/VAL Vitry-sur-Seine, jusqu’en décembre 2019
laurahenno.com



KOROPA, film HD, 19min, 2016 ©️ Laura Henno-Spectre Productions