Par Guillaume Lasserre

EXPOSITION // À l’Antre-peaux, friche culturelle créée en 1984 par d’anciens étudiants de l’École nationale supérieure d’art de Bourges, le centre d’art contemporain Transpalette poursuit une action artistique engagée. Succédant à Damien Sausset à la programmation du lieu, Julie Crenn propose avec Soft power une plongée dans une histoire de l’art textile qui s’affranchit de ses aspects décoratif et fonctionnel pour interroger une pratique politique, où le fil devient le support de revendications reflétant les engagements de son créateur.

C’est avec une œuvre emblématique de Raymonde Arcier que s’ouvre l’exposition. Son Ar(t)mure pour art(r)iste exécutée en 1981, occupe la totalité du mur qui fait face à l’entrée du lieu, dans une monumentalité triomphante qui semble tout entière faite pour affirmer l’existence de l’artiste. Militante féministe de la première heure, cette employée de bureau autodidacte réalise dès 1970 des œuvres au crochet et au tricot, détournant une pratique a priori réservée aux femmes pour dénoncer l’enfermement social qu’elles subissent. « Je cherche à porter à la connaissance de tous l’immense labeur des femmes », affirme-t-elle. La sculpture conçue en crochetant du fil de laiton est hérissée de clous. Elle prend la forme d’une armure à la taille démesurée destinée à se protéger d’un monde de l’art qui l’effraie. D’emblée, la distance est prise avec un certain milieu artistique, encore aujourd’hui sous domination masculine, où la recherche de la gloire prime trop souvent sur l’engagement plastique. Un peu plus loin, un gigantesque sac à provisions extrait de la série Faire ses courses, réalisée dix ans plus tôt par l’artiste, revendique déjà la reconnaissance du travail invisible des femmes : « Ces sacs ne me semblent pas encore assez grands pour illustrer le temps, l’énergie, l’argent, la fatigue, le plaisir, passés à les remplir, à les vider, à les remplir. » Le féminisme qui s’exprime dans les œuvres de Raymonde Arcier constitue l’un des trois axes qui se dessinent au fur et à mesure que le visiteur progresse dans le parcours de monstration. La représentation des corps noirs et l’expression de l’exil en forment les deux autres, trois problématiques à la fois distinctes et similaires dont les frontières, impossibles à distinguer, se superposent.

Sur le mur perpendiculaire, une tapisserie de Suzanne Husky donne à voir le quotidien nocturne de San Francisco (où elle vit et travaille), où se déploient sous les étoiles les tentes colorées des sans-abris. Le campement est parsemé çà et là de quelques cadis, symboles d’un consumérisme triomphant. La scène est placée sous la surveillance d’une voiture de police en bas à gauche et d’un satellite dans le ciel mais également sous la bienveillance d’un chat céleste arborant les couleurs de l’arc-en-ciel, symboles de la paix et de la communauté LGBT+. La stylisation des éléments représentés, l’absence de perspective qui place tout au même plan et le choix de couleurs attrayantes sont autant de codes d’une iconographie standardisée produite en grand nombre pour alimenter un marché de l’art décoratif à destination du foyer. Le détournement artistique opéré par Suzanne Husky trouble l’apparente naïveté de l’œuvre, rendant la lecture du sujet représenté plus violente encore.

Un peu plus loin, dans la seconde salle, le couple d’artistes argentins Leo Chiachio et Daniel Giannone se met en scène dans une iconographie baroque et populaire revendiquée, sorte de synthèse entre l’art de Gilbert & George pour l’auto-mise en scène et celui de Pierre & Gilles pour le goût du kitsch. Fascinés par les travaux manuels et les matériaux à destination domestique, ils brodent chaque jour dans leur appartement de Buenos Aires, des récits fantasmés amalgamant de façon diachronique et avec beaucoup d’humour leur histoire intime aux traditions séculaires, construisant ainsi une mythologie populaire dont ils sont les héros. En choisissant la broderie comme l’un de leur moyen d’expression privilégié, ils investissent un territoire généralement dévolu aux femmes et ne faisant pas partie de l’héritage culturel argentin. Les gestes répétitifs s’étirent dans le temps : la broderie est un art de longue haleine où la reproduction mécanique effectué par le bras humain conduit après quelques heures à une sorte de transe.

Figure féministe de l’art contemporain, l’artiste égyptienne Ghada Amer revendique une sexualité décomplexée en mettant en avant, dans ses peintures brodées, l’ambiguïté de corps féminins à la sensualité débordante dont les modèles proviennent de revues pornographiques destinés aux hommes. Considérant l’abstraction comme étant l’expression majeure de la masculinité dans l’histoire de la peinture du XXe siècle, elle opte pour la représentation figurative d’un univers féminin et revendique une pratique de la broderie, en présentant délibérément l’envers sur la face de ces toiles, laissant ainsi pendre les fils de couture habituellement dissimulés au revers, désormais apparents dans son œuvre. Cet acte politique en fait les équivalents féministes des traits de peintures qui caractérisent l’abstraction.

Suspendu à la façon d’un étendard dans le vide créé par la cage d’escalier, une immense tenture sérigraphiée de Raphaël Barontini semble recouvrir l’exposition de sa bienveillance. Sa pratique artistique s’apparente à une créolisation plastique qui part des portraits d’apparat issus de la peinture classique européenne. L’artiste fait sortir les modèles occidentaux du musée qui, transposés dans des pratiques rituelles populaires, se muent en bannières de carnaval, en porte-drapeaux d’une fête traditionnelle locale. Fasciné par l’histoire de la peinture, de Goya à James Ensor en passant par Hyacinthe Rigault, il en revisite le langage classique par hybridation, en le mélangeant à divers mouvements artistiques issus de cultures non occidentales comme l’Afro-futurisme inventé par le musicien Sun Ra dans les années soixante. Cette influence revendiquée participe à la dimension fantastique qui émane des œuvres de l’artiste, au même titre que sa pratique du collage numérique à forte influence dadaïste et surréaliste. Face à l’association de ses références hétérogènes, de nouvelles formes apparaissent,  à la fois familières dans les réminiscences d’un art classique du portrait et inconnues dans la déconstruction qui s’opère avec l’apport de cultures non occidentales. En développant ces formes novatrices, Raphaël Barontini adopte un langage proche de celui d’Edouard Glissant dont le concept de « tout-monde » traverse toute l’exposition. Le philosophe revendique « un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de culture, la disharmonie, le désordre, l’interférence deviennent créateurs » (Édouard Glissant, Poétique de la relation, Paris, Gallimard, 1990).

En proposant un tour d’horizon qui donne un aperçu international de l’art textile en tant qu’art de la revendication et de l’affirmation, Soft power offre une lecture de celui-ci radicalement opposée à celle trop souvent décorative dans les manifestations qui lui sont consacrées. Comme le rappelle Julie Crenn: « Les matériaux textiles sont inhérents à nos histoires, nos quotidiens, nos corps, nos intimités. […] Ils apparaissent comme les écrans sensibles et tactiles à travers lesquels se reflètent nos sociétés. Parce qu’elles sont issues de traditions identifiées (culturelles et/ou familiales), les pratiques textiles représentent un moyen de désobéissance et de dissidence vis-à-vis d’une pensée imposée. Elles engagent au contre-événement, à un positionnement à rebours, à contre-courant du spectacle aliénant et à la régénération d’un imaginaire collectif fossilisé. Tisser, découper, coudre, broder, nouer, tricoter, piquer, assembler, écrire, dessiner, filmer, peindre, danser : les matériaux, les gestes et les expériences participent à la réinvention de l’imaginaire de la totalité ». //


Exposition Soft Power
Jusqu’au 19 janvier 2019 at Transpalette
26 route de la Chapelle 18000 Bourges
www.emmetrop.fr


Vue de l’exposition Soft power at Transpalette, Bourges © Dorian Degoutte
Vue de l’exposition Soft power at Transpalette, Bourges © Dorian Degoutte
Vue de l’exposition Soft power at Transpalette, Bourges © Dorian Degoutte
Vue de l’exposition Soft power at Transpalette, Bourges © Dorian Degoutte
Vue de l’exposition Soft power at Transpalette, Bourges © Dorian Degoutte
Vue de l’exposition Soft power at Transpalette, Bourges © Dorian Degoutte
Vue de l’exposition Soft power at Transpalette, Bourges © Dorian Degoutte
Vue de l’exposition Soft power at Transpalette, Bourges © Dorian Degoutte