Par Henri Guette

EXPOSITION // La conquête spatiale s’offre une nouvelle écriture. Entre histoire et fiction, l’artiste russe Yevgeniy Fiks brouille les cartes et propose une relecture yiddish de cette épopée humaine et technologique, à la galerie Sator.

Le premier voyage de l’Homme sur la lune n’a peut-être été qu’un petit pas pour Armstrong, mais il a été une victoire américaine incontestable dans la lutte technologique et stratégique entre les États-Unis et l’URSS, pour l’espace. Yevgeniy Fiks, né en 1972 à Moscou dans le bloc soviétique, vit et travaille aujourd’hui à New York. Il s’intéresse particulièrement aux archives de la guerre froide dont il cherche à mettre en valeur les épisodes les moins connus. Il s’agit pour lui de ne pas oublier, ni l’histoire de la gauche américaine dont nous connaissons surtout la répression par McCarthy, ni celle des expérimentations socialistes au sein du bloc de l’Est. La recherche historique et documentaire est au cœur de son projet conceptuel qui peut, par la suite, exister sous plusieurs formes — peintures, œuvres sur papier ou encore performances et installations. Avec son exposition Heaven & Earth (Yiddish Cosmos) à la galerie Sator, il explore les connexions entre progrès scientifique, espoirs spatiaux et culture juive de l’Europe de l’Est, documents d’archives à l’appui et imagination pour secours.

Tous les Soviétiques étaient mis à contribution du programme spatial et même la communauté juive, particulièrement encadrée, a pris part à cet élan collectif. Au travers de cette démonstration de force à destination de l’extérieur, le gouvernement entendait aussi montrer une cohésion de l’intérieur. Dès 1961, alors que Gagarine est envoyé pour la première fois en orbite, l’État lance sous le nom de La Patrie soviète un magazine mensuel en yiddish qui revient sur les avancées scientifiques et notamment l’apport essentiel de physiciens juifs. On y trouve notamment, conjugué autour d’une prière à la lune, foi juive et foi dans le progrès technique. La façon dont se développe un imaginaire spatial yiddish fascine Yevgeniy Fiks qui agence trois séquences de récit différentes pour nous montrer comment, à des degrés divers, toute une communauté s’est mise à espérer un autre futur. Que ce soit par la reconnaissance d’un travail scientifique, le voyage ou même le langage, puisque l’utopie universelle du langage AO, sur une base mathématique, a préfiguré le langage informatique.

Si l’exposition montre des documents d’époque sous vitrine dans une réflexion littérale sur l’écriture de l’histoire, elle va au-delà de la simple exposition d’archives. Yevgeniy Fiks intervient en effet sur ce matériau par des photomontages ou par le dessin. Il nourrit un parallèle, celui d’une communauté juive qui n’a pas la possibilité de quitter l’URSS fut-ce le temps d’un pèlerinage, et celui de Boris Volynov, cosmonaute interdit de vol parce que juif. Il réunit dans une même image le slogan de soutien « Let my people go” de la communauté juive américaine aux monuments soviétiques pour les héros de la conquête spatiale. Dans un paradoxe d’immobilité, la lourde statuaire socialiste tourné vers le ciel marque l’impossibilité d’un ailleurs. L’artiste montre ce que l’exploration de la lune comporte encore aujourd’hui, alors que la Chine se targue d’être la première à en explorer la face cachée, d’enjeu politique. En effet, la première personne à avoir été envoyée sur la lune était un homme blanc, chrétien, américain. Un grand pas pour l’humanité mais aussi un enjeu de visibilité pour de nombreuses minorités qui cherchent aujourd’hui à envisager un autre programme spatial, yiddish pour Yevgeniy Fiks, mais pas seulement comme l’a prouvé la récente exposition Gravité Zéro aux Abattoirs de Toulouse. //


Exposition Heaven & Earth (Yiddish Cosmos) by Yevgeniy Fiks
Jusqu’au 9 février 2019 at galerie Sator
8 passage des Gravilliers 75003 Paris
www.galeriesator.com


Vue de l’exposition Heaven & Earth (Yiddish Cosmos), Yevgeniy Fiks, galerie Sator, 2019 © Grégory Copitet
Vues de l’exposition Heaven & Earth (Yiddish Cosmos), Yevgeniy Fiks, galerie Sator, 2019 © Grégory Copitet
Yevgeniy Fiks, Gagarin-Aleichem, 2017, courtesy Yevgeniy Fiks et galerie Sator
Vue de l’exposition Heaven & Earth (Yiddish Cosmos), Yevgeniy Fiks, galerie Sator, 2019 © Grégory Copitet
Yevgeniy Fiks, Cosmonaut Boris Volynov, Soviet Union, 2017, courtesy Yevgeniy Fiks et galerie Sator