Par Laëtitia Toulout

PHOTO // Hélène Bellenger s’approprie des images de notre quotidien ou des iconographies célèbres appartenant à notre identité culturelle, pour mettre en valeur certains rouages de notre culture visuelle. Dans Right Color, il s’agit en l’occurrence de déstabiliser la notion de photogénie par un processus de recolorisation d’une sélection de portraits féminins en noir et blanc de stars de cinéma.

Menton bleu, blanc dans le cou et sur les fossettes, joues rouges, nez jaune ou lèvres vertes : dans le projet Right Color d’Hélène Bellenger, les couleurs dignes de soirées disco contrastent avec les portraits noir et blanc de femmes des années 20 à 50 sur lesquelles elles sont apposées, entourant et renforçant les traits de ces visages sages.

La dissonance est presque grossière, complètement clownesque et, surtout, saisissante ; sous le prisme de notre présent, on imagine peu les couleurs de ces époques passées, telle les voix des plus célèbres actrices du cinéma muet. Car ces aplats de couleurs vives et parfois pailletées ne sont pas disséminées par hasard mais sont au contraire le fruit des recherches d’Hélène Bellenger dans les archives de la cinémathèque de Toulouse, où elle découvre notamment le magazine Cinémonde : « Pendant une résidence de six semaines, avec la Résidence 1+2 Factory, j’ai feuilleté, collecté et sélectionné des images dans ce magazine, j’y ai repéré des choses qui m’interpellent : les femmes sont associées à de la décoration ou même à des animaux », explique-t-elle. Une vision des femmes où ces dernières sont considérées comme des objets esthétiques, une sorte de matériau à façonner, améliorer. Les couleurs sont ici ce qu’a pu être, par exemple, le corset : une manière de dessiner, renforcer et tirer des traits, de littéralement sculpter, d’aller au-delà des particularités physiques féminines qui sont toujours « trop » ou « pas assez », en tout cas difficilement et rarement laissées au naturel.

Au cours de ses recherches, l’artiste note par ailleurs l’arrivée de la minceur comme norme esthétique, dont on connaît dorénavant l’évolution et les déboires… Sous la robe, le corset ; et derrière l’écran noir et blanc, des couleurs vives et variées que l’artiste utilise ici pour « ramener à la surface de l’image les coulisses du cinéma », des dessous cachés dont on n’a pas forcément idée, en particulier pour cette époque dans laquelle le logiciel Photoshop ne module pas encore l’environnement visuel qui nous entoure. La photographe opère alors un double travail d’archiviste et de plasticienne en appliquant sur les images trouvées les recettes de Max Factor, industrie spécialisée dans le maquillage de cinéma et télévision, pour recolorer les visages de ces « miss peinturlures » comme on les nomme. Les images-visages deviennent des palimpsestes où la première couche est montrée au premier plan. Le rideau tombe et dévoile sur le devant de la scène une nouvelle lecture, étonnante et dissonante, criante. Les critères de beauté deviennent ridiculement risibles sur ces portraits de clowns tristes aux expressions additionnées. Hélène Bellenger donne la possibilité aux publics de ramener des posters avec recettes de maquillage et images d’archives chez soi, l’occasion de prendre le temps de s’approprier cette œuvre et de réfléchir aux rapports d’une certaine société vis-à-vis des femmes, au fil des siècles, des années. Le projet Right Color est à découvrir à l’occasion du festival Circulation(s) au Centquatre à Paris, du 20 avril au 30 juin 2019. //


Hélène Bellenger
www.helenebellenger.com


Hélène Bellenger, vue d’exposition à la Grande Halle de la Fondation Luma, Rencontres d’Arles, 2018, courtesy de l’artiste
Hélène Bellenger, Sans titre (Lavender), 2018, courtesy de l’artiste
Hélène Bellenger, Sans titre (Midnight blue), 2018, courtesy de l’artiste
Hélène Bellenger, vue d’exposition à la Grande Halle de la Fondation Luma, Rencontres d’Arles, 2018, courtesy de l’artiste
Hélène Bellenger, Sans titre (Midnight blue), 2018, courtesy de l’artiste