Par Guillaume Lasserre

STORY // Abordant les thèmes de l’enfance et du risque, le premier film de Laura Henno met en exergue deux protagonistes embarqués sur l’eau. Durant trois semaines, The Steidz explore les rouages narratifs et l’épopée esthétique de cette œuvre filmique, à la croisée du documentaire et de l’imaginaire, en publiant un épisode chaque samedi

La caméra remonte pour découvrir son visage dont l’image, un bref instant floue, accentue le caractère d’urgence qui traverse le film. Le tournage rudimentaire reflète la fragilité ambiante : celle de l’embarcation, des vies bientôt transportées, des risques encourus par le garçon. Koropa est un film mis en situation et non en scène. Contrairement à ses photographies, qui passent par l’oralité du récit intime des protagonistes pour distordre le réel et ainsi en imaginer les reconstitutions possibles, le premier film de Laura Henno est documentaire. Il évoque le phénomène des passeurs mineurs dans une zone régionale très éloignée de la France métropolitaine, conséquence du contrôle des migrations mis en place avec le processus de départementalisation de Mayotte. Les images tremblantes s’attardent un instant sur cet homme dont on apprendra quelques instants plus tard qu’il se prénomme Ben, avant de lentement revenir vers l’enfant. L’instabilité de la caméra la rend clandestine, troublant le spectateur en le faisant voyeur, complice imperceptible installé confortablement, loin du drame qui se joue et se rejoue ici.

Lorsque le bateau s’immobilise, la conversation, la seule du film, se met en place. Curieuse leçon d’un maître à son élève, la litanie des recommandations et instructions délivrée par Commandant Ben passe par la fable lorsqu’il évoque le souvenir de l’indéfectible loyauté du jeune copilote précédent qui, malgré l’arrestation, les coups, la garde à vue, ne l’a jamais dénoncé. « J’étais assis loin de lui peinard.  Il tenait la barre et il s’est fait arrêté. Tu serais prêt à faire face à cette situation ? », demande-t-il à Patron qui, les yeux baissés, esquisse un léger hochement de tête, visiblement peu convaincu de lui-même. Sa réponse timide correspond à l’attitude de soumission d’un enfant face à l‘autorité d’un adulte. Les seules préoccupations de Ben visent à s’assurer que l’enfant ne le dénoncera pas en cas d’arrestation. Il faut tenir bon. Les lois françaises qui régissent la marchandisation clandestine des corps condamnent les adultes, pas les mineurs. Patron, bientôt passeur pilote, conduira ses premiers passagers. À douze ans, on le somme de quitter brutalement le monde de l’enfance en accomplissant une tâche illégale, dangereuse. Ce sentiment de malaise est accentué lorsque l’on apprend que Ben est le père adoptif de Patron, jetant le trouble sur les motivations de cette filiation. Étrange compagnonnage corporatiste que cette transmission du métier de passeur.

La grande beauté de la scène et du film n’en est que plus troublante encore. Laura Henno reprend à son compte le clair-obscur caravagesque, plaçant l’unique source de lumière artificielle hors-champ, face au garçon afin d’en révéler le visage, le faisant émerger de la nuit. Si le sulfureux peintre italien fut célébré de son vivant, c’est parce qu’il fut le premier à oser utiliser la couleur noire dans la création artistique, à peindre la nuit. Laura Henno, dont la filiation picturale transparaît dans l’ensemble de son œuvre, compose ici une subtile palette de lumières, se servant de l’intensité instable de la lueur d’une lampe de poche, dérisoire rempart face à la nuit noire et aux mouvements du bateau. L’effet vient renforcer l’étrangeté de la scène. L’artiste se met au diapason de cette traversée incertaine, exploitant cette volubilité lumineuse pour renforcer la dramaturgie du film, rejetant soudain le corps de l’enfant dans l’opacité nocturne, ou au contraire, l’éclairant violemment.

Cette lecture de Koropa en appelle d’autres, périphériques et pourtant liées. Le film est composé de strates multiples qui reflètent les contradictions de notre époque. La métaphore du fleuve qui ne peut être fleuve que par ses affluents. Ainsi, le t-shirt à la couleur jaune – prémonitoire – que porte Ben induit une triple lecture politique, contenue dans la marque qu’il arbore. Tout d’abord, elle évoque la commercialisation de produits contrefaits qui a explosé ces dernières années dans le monde, jouant le rôle paradoxal de baromètre de popularité, révélateur de tendances. Les articles de luxe sont parmi les plus copiés. Ensuite, l’image renvoie à la commercialisation des corps devenus supports publicitaires vivants pour des marques de vêtements prestigieuses – que la contrefaçon contribue à populariser –, hommes et femmes-sandwichs achetant à prix d’or les tenues recouvertes des logos de plus en plus ostentatoires des anciennes maisons de haute couture, gloires passées appartenant désormais à des multinationales qui s’assurent une campagne de publicité perpétuelle et omniprésente dans les rues de chaque ville de la planète, devenues leurs boutiques mondialisées. Enfin, l’image évoque les interrogations d’une partie du monde de l’art contemporain. En tant qu’artiste, Laura Henno s’inscrit dans son économie. Le t-shirt de Ben devient, dans l’œil de la caméra, l’un des stigmates de notre société contemporaine. //


Koropa (2016) by Laura Henno
Épisode 1/3 ici
Épisode 3/3 ici
laurahenno.com



KOROPA, film HD, 19min, 2016 ©️ Laura Henno-Spectre Productions