Ariana Papademetropoulos expose les failles du réel

Première exposition personnelle en France de la Californienne Ariana Papademetropoulos, « Glass Slipper » déploie chez Thaddaeus Ropac un univers hyperréaliste mais aux sujets résolument symbolistes : aquarium habitable, combinés téléphoniques en forme de coquillages, peintures grand format où des meubles domestiques dérivent sur des volcans en éruption. Une œuvre campée quelque part entre Leonora Carrington, Internet et l’au-delà.

Il y a, dans la peinture d’Ariana Papademetropoulos (née en 1990), quelque chose d’immédiatement reconnaissable et pourtant impossible à situer dans le réel. Les bleus intenses, les violets, les arcs-en-ciel saturés, les couleurs holographiques, l’eau partout, les intérieurs domestiques flottant au-dessus de lave bouillonnante : on a déjà vu tout cela, mais pas dans la vraie vie. On l’a traversé en ligne. Cette esthétique qu’on appelle vaporwave, ce mélange de sculptures antiques et de web design des années 1990 qui a saturé les écrans dans les années 2010, elle la prend à bras le corps et la fait passer par l’huile sur toile, la psychologie jungienne et l’occultisme californien. Ce faisant, l’artiste lui rend une profondeur que Photoshop ne lui avait jamais donnée.

Car Ariana Papademetropoulos est d’abord une technicienne remarquable. Travaillant à taille réelle depuis des photographies personnelles ou trouvées, elle rend le plastique transparent des housses de pressing avec une attention aux reflets et aux plis qui évoque les maîtres flamands, pour peindre des mondes que personne n’a jamais physiquement habités. Son hyperréalisme est en réalité profondément symboliste : la précision n’est pas au service du réel mais de son double, de ce monde parallèle et familier que Dorothea Tanning appelait « l’étendue illimitée des possibilités ». Leonora Carrington n’est pas loin non plus, avec cette même étrangeté, ce même sens du rituel domestique déraillant vers quelque chose d’autre. Ce qui distingue Ariana Papademetropoulos de ses aînées surréalistes, c’est une couche supplémentaire, celle d’une génération qui a grandi autant en ligne que dans le monde physique, et dont les paysages intérieurs portent la marque des deux. Ce n’est pas un hasard si Thaddaeus Ropac l’avait déjà intégrée, en 2024 à Pantin, dans une exposition collective intitulée « Ré-enchantement » : le mot résume assez bien ce à quoi s’emploie son travail.

Au rez-de-chaussée de la galerie, des chaises de salle à manger en vichy et des fauteuils Louis XV se retrouvent posés sur un volcan en éruption ou happés par l’œil d’une tornade crépusculaire. Les scènes sont vides de figures humaines. Il ne s’agit pas d’absence mélancolique mais de collision : le domestique contre le tellurique, le mobilier bourgeois du 19e siècle englouti par des forces géologiques primaires. C’est une image politique autant qu’onirique. On pense à la séquence de la tornade dans le Magicien d’Oz, référence revendiquée par l’artiste, cette bascule du noir et blanc au technicolor qui dit que le monde vient de changer de nature. La couleur, chez Ariana Papademetropoulos comme chez Victor Fleming, n’est pas un détail : c’est le signe que quelque chose a changé.

Au centre de la grande salle trône l’installation Water Based Treatment : un aquarium dans lequel le visiteur est invité à entrer et à s’allonger. Des kissing fish évoluent autour de lui pendant qu’il écoute au casque une création de Nicolas Godin, la moitié du duo Air, composée à partir de bandes de thérapie sonore ambiante des années 1970. Ariana Papademetropoulos dit être fascinée par la transparence de l’eau, cette surface qu’on voit mais qui déforme ce qu’elle cache. La photo de l’exposition la montre allongée dedans, vêtue de blanc, cheveux déployés : une odalisque dans son aquarium. L’installation fonctionne comme une hétérotopie au sens de Foucault : un espace réel qui en contient un autre, incompatible, un fond marin au cœur d’une galerie du Marais. Les visiteurs sont invités à s’y allonger à leur tour, et rien ne les oblige à reproduire la pose. Selon la façon dont on choisit de s’installer, on s’offre au regard des autres ou on s’y dérobe. Ce choix reproduit exactement la logique des réseaux sociaux, où chacun négocie en permanence sa visibilité. Ariana Papademetropoulos est elle-même très présente en ligne, figure dont la mise en scène est devenue indissociable de l’œuvre, comme pour beaucoup d’artistes de sa génération. On pourra noter l’inconfort que crée le dispositif : dans une exposition qui peint un monde au bord du gouffre, des poissons vivants sont confinés dans un aquarium exigu pour servir l’effet.

L’exposition bascule à l’étage vers quelque chose qui n’est pas sans rappeler la notion de camp, telle que la définissait Susan Sontag dans ses Notes on Camp (1964) : un goût pour le factice assumé, le kitsch élevé au rang d’art, l’artifice comme forme de sincérité. Trois cabines téléphoniques irisées en forme de coquillage, inspirées de celles de l’hôtel-casino Tropicana de Las Vegas, sont suspendues aux murs. Lorsqu’on décroche le combiné, on tombe sur des conversations intimes entre l’artiste et son médium. À côté, des micro-ondes en pleine combustion à différents stades d’éruption, et une casserole sur plaque de cuisson dont la vapeur prend la forme d’une figure féminine : une réécriture directe de Jupiter et Io du Corrège (1530-1532), apparition divine surgissant de l’équipement le plus ordinaire qui soit.

Glass Slipper, la pantoufle de verre de Cendrillon, c’est ce qui reste d’un enchantement après minuit. Ariana Papademetropoulos appelle les fissures de ses tableaux « les failles de l’imagination ». Ce qu’elle peint, ce sont les endroits où le monde familier commence à se fissurer. 


Exposition « Ariana Papademetropoulos. Glass Slipper »
Jusqu’au 11 avril 2026 chez Thaddaeus Ropac
7, rue Debelleyme – 75003 Paris
ropac.net


Vue de l’exposition « Glass Slipper » d’Ariana Papademetropoulos, Thaddaeus Ropac, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et Thaddaeus Ropac. Photo : Nicolas Brasseur. © Ariana Papademetropoulos.

Ariana Papademetropoulos, The Afters, 2026, huile sur toile, 190 × 304 × 4 cm. Courtesy de l’artiste et Thaddaeus Ropac. Photo : Nicolas Brasseur. © Ariana Papademetropoulos.

Vue de l’exposition « Glass Slipper » d’Ariana Papademetropoulos, Thaddaeus Ropac, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et Thaddaeus Ropac. Photo : Nicolas Brasseur. © Ariana Papademetropoulos.

Ariana Papademetropoulos, Water Based Treatment, 2026, aquarium, matelas et casque audio, 157 × 284 × 185 cm. Courtesy de l’artiste et Thaddaeus Ropac. Photo : Nicolas Brasseur. © Ariana Papademetropoulos.

Ariana Papademetropoulos, The Wife, 2026, huile sur toile, 139,7 × 71,1 × 5 cm. Courtesy de l’artiste et Thaddaeus Ropac. Photo : Nicolas Brasseur. © Ariana Papademetropoulos.

Ariana Papademetropoulos, Jupiter and Io, 2026, huile sur toile, 132,1 × 91,4 × 5 cm. Courtesy de l’artiste et Thaddaeus Ropac. Photo : Nicolas Brasseur. © Ariana Papademetropoulos.

Vue de l’exposition « Glass Slipper » d’Ariana Papademetropoulos, Thaddaeus Ropac, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et Thaddaeus Ropac. Photo : Nicolas Brasseur. © Ariana Papademetropoulos.

Ariana Papademetropoulos expose les failles du réel