On a aimé : “Incompleteness” chez Mariane Ibrahim

Pensée par Marisol Rodriguez, la nouvelle exposition collective de la galerie Mariane Ibrahim explore le thème de l’incomplétude en réunissant les œuvres sur tissu, toile et papier de Cristina Flores Pescorán, Shannon T. Lewis et Naomi Lulendo. À travers leurs univers visuels respectifs, les trois artistes convoquent leurs héritages péruvien, canadien, caribéen, guadeloupéen et congolais, faisant de la fragmentation un terrain d’expression commun.

Les murs de la galerie Mariane Ibrahim sont investis par les sculptures tissées de Cristina Flores Pescorán (née en 1986), dont la technique puise dans l’artisanat pré-hispanique et inca. Adolescente, la plasticienne a traversé douze années d’errance médicale avant qu’un cancer de la peau ne soit diagnostiqué. Ce mal lui a causé des dépigmentations puis des entailles dans la main lorsqu’il a fallu procéder à des biopsies. C’est ce dont rend compte la série « Siete Momentos para Sanar un Susto » (« Sept moments pour guérir d’un choc », 2024) : le besoin de réparation après les incisions de l’aiguille dans la chair. Le tissu témoigne de ces cicatrices en reprenant les contours, par endroits, du corps blessé. Le fil de coton et de maïs dessine des formes organiques pouvant s’apparenter à des membranes. La structure est ajourée, laisse passer la lumière et projette des ombres, créant une « seconde œuvre » qui prolonge la première dans l’espace. Comme l’image d’une deuxième peau, d’une deuxième vie possible. « Ce ne sont pas seulement des pièces artistiques mais de véritables autoportraits », explique l’artiste.

Dans le travail de la Canadienne Shannon T. Lewis (née en 1981), l’incomplétude s’incarne à travers un dispositif de collage photographique. Elle réalise des tableaux dans une esthétique néo-surréaliste dans lesquels seules certaines parties du corps sont révélées dans des mises en scène énigmatiques. De formation académique, elle reprend la tradition du portrait et la forme du triptyque. Dans ses toiles qui imitent l’apparence du bois, un élément architectural, toujours, apparaît. Il y est souvent question de fenêtres et de seuils. Des espaces symboliques de passage et de franchissement d’un territoire à un autre. D’une culture à une autre. La silhouette du personnage féminin est fragmentée au moyen de trois châssis pour tenter de recomposer une identité plurielle.

Quant à Naomi Lulendo (née en 1994), diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2018 puis présentée par Pharrell Williams dans son exposition « Femmes » (2025) chez Perrotin, elle envisage l’incomplétude comme un état d’être, transitoire et changeant, inscrit dans la nature même des choses. Lorsqu’on la rencontre, l’artiste tient à préciser qu’elle ne se définit pas exclusivement comme peintre mais comme une plasticienne interdisciplinaire pratiquant aussi bien la peinture, la céramique que l’installation. Elle souhaite que ses pièces, modulables et pensées en série, puissent être réunies ou séparées. Ces deux options ont été choisies pour Panorama II (2019) et Panorama IV, Palimpseste (2026) qui se font face pour l’exposition. Des œuvres réalisées sur un papier aux motifs floraux qui rappellent les paysages luxuriants de ses pays d’origine. Pas à tout fait abstraits ni entièrement figuratifs, les tableaux invitent à la contemplation de lieux réels et recomposés. L’un d’eux présente en son centre un potomitan — terme créole qui signifie la « femme pilier » — pensé comme la colonne centrale d’un temple imaginaire orné de bas-reliefs archéologiques. Naomi Lulendo tend vers l’objet volontairement inachevé et incomplet. La dimension parcellaire l’atteste, spécifiquement pour les pièces présentées séparément mais conçues comme un diptyque indissociable.

Par une esthétique du fragment textile ou pictural, les trois artistes approchent les blessures inhérentes au parcours de migration, faisant de l’incomplétude non pas un manque ni une faille, mais un moyen de transformation et de réinvention.


Exposition « Incompleteness »
Jusqu’au 30 mai 2026 chez Mariane Ibrahim
18, avenue Matignon – 75008 Paris
marianeibrahim.com


Vue de l’exposition « Incompleteness », Mariane Ibrahim, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Mariane Ibrahim.

Shannon T. Lewis, Before the Light Changed, 2025. Courtesy de l’artiste et de Mariane Ibrahim.

Shannon T. Lewis, They Await The Return of Their Luck, 2025. Courtesy de l’artiste et de Mariane Ibrahim.

Vue de l’exposition « Incompleteness », Mariane Ibrahim, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Mariane Ibrahim.

Vue de l’exposition « Incompleteness », Mariane Ibrahim, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Mariane Ibrahim.

Vue de l’exposition « Incompleteness », Mariane Ibrahim, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Mariane Ibrahim.

Vue de l’exposition « Incompleteness », Mariane Ibrahim, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Mariane Ibrahim.

Vue de l’exposition « Incompleteness », Mariane Ibrahim, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Mariane Ibrahim.

Naomi Lulendo, Panorama II, 2019. Courtesy de l’artiste et de Mariane Ibrahim.

Vue de l’exposition « Incompleteness », Mariane Ibrahim, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de Mariane Ibrahim.

On a aimé : “Incompleteness” chez Mariane Ibrahim