À Cognac, la Fondation d’entreprise Martell réunit neuf artistes internationaux autour des relations interespèces, sous le commissariat d’Émilie Villez. Une énième exposition sur le vivant, pourrait-on penser ; à l’exception que le sujet s’infuse ici jusqu’au bois des cimaises.
« Le Singe et l’Argile » explore la collaboration du vivant à travers les œuvres de neuf artistes internationaux, au sein d’une institution qui revendique son virage écologique. Mais ici, pas de cours magistral : au-delà des noms réunis pour penser l’interdépendance des espèces, la Fondation Martell a pensé sa propre fabrication, décor et graphisme compris, selon les mêmes principes. L’atelier Craft a courbé du chêne blanc à grain fin en panneaux pour la scénographie, le même bois que celui qui patiente dans les chais de cognac. Les panneaux dessinent, à l’intérieur du grand volume industriel de la fondation, une suite de clairières en arc de cercle plutôt qu’un parcours linéaire : ils se referment presque sans jamais fermer tout à fait, laissant deviner, entre les lattes, l’œuvre suivante. Lors de l’installation, l’équipe a renoncé aux rails du bas initialement prévus, pour laisser le bois flotter au gré de l’humidité. Pour le graphisme, Théo David Gehin s’est appuyé sur les recherches de Bjørn Karmann, qui avait incisé un alphabet dans l’écorce d’un arbre pour observer comment la cicatrisation en déformait progressivement les lettres. Le designer graphique a ici numérisé ce principe et les empattements de sa typographie, en gras, imitent des reliefs de bois.
Deux œuvres, produites spécifiquement pour Cognac, suivent cette même logique territoriale. Jessica Warboys a réalisé River Painting, Charente (2026) directement dans les eaux de la rivière : une toile enduite de cire d’abeille, des pigments dilués par le courant, un processus qu’elle a refusé de faire filmer, le décrivant comme un moment presque animiste. Trevor Yeung a transposé une pièce conçue pour la Biennale de Lahore en 2024 en Earth to Earth (Terres-de-Haute-Charente) (2026), des tuiles d’argile crue fabriquées dans la région : un exemplaire reste à l’abri, dans la galerie ; l’autre, dehors, est exposé aux éléments et voué à se transformer. L’exposition s’organise autour de quatre questions que la commissaire Émilie Villez égraine au fil du parcours : comment les espèces communiquent entre elles, comment l’art peut réparer un lien rompu, ce que signifie vraiment co-créer avec le non-humain, et ce que peut la fiction là où le discours scientifique ou militant échoue parfois.
La première œuvre du parcours éclaire d’emblée le titre de l’exposition. Enkidu and Jackal (2007), sculpture de l’artiste irako-allemande Lin May Saeed, donne corps à un épisode de l’épopée de Gilgamesh : Enkidu, façonné dans l’argile par une déesse, vit d’abord parmi les bêtes avant de réaliser, lui-même, qu’il est humain. Le récit pose, dès l’origine, la question que l’exposition entière reprend : si l’argile peut donner naissance à un être qui se découvre humain, où commence vraiment la frontière entre l’homme et le reste du vivant ? Saeed, qui a consacré sa carrière à la défense des droits animaux, travaille des matériaux pauvres, polystyrène récupéré, carton, pour des reliefs et sculptures où des animaux affranchis de leurs chaînes regardent le visiteur en face. Cette tension entre proximité et frontière traverse tout le parcours, mais elle se pose avec plus de force dès qu’il s’agit de collaborer vraiment avec une autre espèce. Le mot revient souvent, dans le texte d’introduction de l’exposition comme dans les cartels. Mais que peut-il signifier, quand l’un des deux partenaires ne parle pas, ne consent pas, ou ne sait même pas qu’on attend quelque chose de lui ?
Pour Passing her a piece of cloth (2022), Aki Inomata a fait fabriquer, par un atelier de teinture traditionnelle japonais, de minuscules habitacles en tissu noué selon la technique du shibori, destinés à des chenilles à fourreau de la famille des Psychidae, qui se construisent elles-mêmes un cocon pour vivre et se déplacer. L’artiste met les habitacles à disposition, et certaines chenilles s’en saisissent, d’autres non. Le motif final reste imprévisible, il n’apparaît qu’au moment où l’insecte déploie sa propre construction. De son côté, Shimabuku part d’une histoire réelle. Dans les années 1950, des macaques japonais sauvages de la forêt de bambou d’Arashiyama font l’objet d’une étude scientifique ; en 1972, débordés par leur population, les primatologues en exfiltrent cent cinquante vers un sanctuaire animalier du désert texan. En 2016, l’artiste leur rend visite, dépose un tas de neige pilée parmi eux et filme leur réaction : curiosité, prudence, puis quelques gestes qui ressemblent à une reconnaissance. Reconnaissent-ils vraiment quelque chose, ou est-ce nous qui avons besoin d’y lire de la mémoire ? Shimabuku ne tranche pas, il filme et regarde avec nous.
Bagus Pandega, lui, déplace la question du côté de la dépendance. Hyperpnea Green (2024), quatrième itération d’une machine à oxygène développée par l’artiste, est née d’un geste concret : pendant la pandémie de Covid-19, face à la pénurie d’oxygène médical, l’artiste indonésien a voulu fabriquer lui-même de quoi respirer pour sa famille. Suspendue au plafond, l’installation fait converger vers une plante en pot, perchée au centre d’une structure circulaire, un réseau de tubes et de câbles retombant vers le sol comme des lianes : reliée à des capteurs, la plante capte le dioxyde de carbone expiré par les visiteurs pour déclencher la production d’oxygène. « La nature nous donne à 100 %, dit Pandega ; la question, c’est combien on peut lui rendre. » D’autres artistes de l’exposition renoncent à l’idée de preuve et choisissent la fable ou le récit spéculatif, une des quatre entrées de lecture proposées par la commissaire, à l’égal de la communication ou de la réparation.
Une préhistoire où les humains, pour se reproduire, devaient passer par l’intermédiaire de fleurs géantes, avant de s’en émanciper et de les réduire à la taille qu’on leur connaît aujourd’hui : c’est l’archéologie inventée par Agnieszka Polska dans son film d’animation The Book of Flowers (2023), nourri d’images documentaires des années 1940 et 1950 retravaillées par intelligence artificielle. La fable n’a aucune prétention biologique. Robert Zhao Renhui, lui, documente ce qu’il appelle la « nouvelle nature » : des lieux façonnés par l’homme, abandonnés, puis réinvestis par une faune qui s’en réapproprie les usages. Conditions of Life (2026) prend la forme d’un essai visuel, photographies et textes muraux à l’appui, qui s’attaque frontalement à ce qu’il nomme le « regard zoologique », cette habitude de classer plutôt que d’observer ce qui se recompose sur le terrain. Tania Candiani, enfin, déplace le récit vers le son. Pour son projet For the Animals, elle a enregistré en 2020 les données atmosphériques d’une formation rocheuse du désert de Sonora, en Arizona, utilisée comme cadran solaire par le peuple ancestral Hohokam, avant d’en rejouer la traduction sonore sur place, en concert pour les coyotes, lynx et autres espèces locales. À Cognac, First Concert et Percutor (2020) en montrent la matière brute : une vingtaine de blocs de grès rouge posés à même le sol, chacun équipé d’un capteur relié à un boîtier de contrôle, les pierres elles-mêmes devenant l’instrument, pendant qu’un écran, au-dessus, diffuse la vidéo du concert original.
Personne, dans cette exposition, ne prétend avoir résolu la question de la collaboration interespèces : les cocons d’Inomata restent parfois désertés, les singes de Shimabuku garderont leur mystère, la machine de Pandega rend une dette qu’elle ne peut pas effacer. La cohérence, en revanche, se retrouve jusque dans la matière : un chêne qui vieillit à vue, une typographie née d’une écorce cicatrisée, des tuiles qui évoluent différemment selon qu’elles sont à l’abri ou non. Rien n’est tout à fait fixé, ici, pas même les murs. •
Exposition « Le Singe et l’Argile »
Jusqu’au 3 janvier 2027 à la Fondation Martell
16, avenue Paul Firino Martell – 16100 Cognac
fondationdentreprisemartell.com

Vue de l’exposition « Le Singe et l’Argile », Fondation d’entreprise Martell, Cognac, 2026. Courtesy des artistes. Photo : Aurélien Mole.

Jessica Warboys, River Painting, Charente (détail), 2026, diptyque, toile, cire d’abeille, pigments minéraux. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Gaudel de Stampa (Paris). Photo : Aurélien Mole.

Lin May Saeed, Ghazal Relief (V3) (détail), 2022, polystyrène, peinture acrylique, plâtre, céramique, filet en plastique, coton. Courtesy de Lin May Saeed Estate, de Chris Sharp Gallery (Los Angeles) et de Jacky Strenz (Frankfurt/Main). Photo : Aurélien Mole.

Bagus Pandega, Hyperpnea Green, 2024, installation multimédia. Courtesy de l’artiste et de ROH (Jakarta). Photo : Aurélien Mole.

Lin May Saeed, Enkidu and Jackal, 2007, polystyrène, acier, peinture acrylique. Courtesy de Lin May Saeed Estate, de Chris Sharp Gallery (Los Angeles) et de Jacky Strenz (Frankfurt/Main). Photo : Aurélien Mole.

Aki Inomata, Passing her a piece of cloth, 2022, installation vidéo 4K, 36 min. 21 sec. Courtesy de l’artiste et de Maho Kubota Gallery (Tokyo). Photo : Aurélien Mole.

Tania Candiani, First Concert video, 2020, 2-channel HD video with sound, 8 minutes 2 seconds Percutor, 2020 Non-activated musical instrument: custom sound mixing console, solenoid array, effect based on amplification circuits, modular piezoelectric microphones Courtesy of Tania Candiani Studio

Lin May Saeed, The Liberation of Animals from their Cages XI, 2012, acier, laque. Courtesy de Lin May Saeed Estate, de Chris Sharp Gallery (Los Angeles) et de Jacky Strenz (Frankfurt/Main). Photo : Aurélien Mole. Photo : Aurélien Mole.

Agnieszka Polska, The Book of Flowers, 2023, vidéo HD, 9 min. 38 sec. Courtesy de l’artiste. Photo : Aurélien Mole.


